Gallimard

  • J'ai demandé à Pierre Bergounioux s'il consentirait à dire les raisons pour lesquelles il se détourne si volontiers de la psychanalyse, sans qu'il s'en soit jamais vraiment expliqué - ma question plus directe ou provocatrice était : « Qu'est ce qui t'a retenu de faire une analyse ? » - Quelques mois plus tard, voici le résultat.

    Hôtel du Brésil est le nom de l'hôtel où Freud est descendu, rue Le Goff, quand il a étudié auprès de Charcot. L'étudiant Bergounioux, à qui le nom de Freud ne dit pas grand-chose, tombe sur la plaque commémorative alors même qu'il vient d'acheter « trente kilos de livres » qui parlent de son propre engagement et de ses objets. Cet engagement, c'est chercher non en lui mais au dehors de lui-même les causes de son mal-être.

    L'enfant effaré qu'il a été, accablé de tristesse dans la bibliothèque non chauffée de Brive, vivant à côté d'adultes muets, devenu jeune homme découvre que la constitution du sol (le grès « permo-carbonifère ») a rendu tout triste en Corrèze - maisons et ambitions intellectuelles et rendement des cultures fermières, et humeur : une condition provinciale loin de toute lumière. Ce qui éclairera l'auteur sur ce qui l'agite, c'est l'analyse politique. Pierre explique avec toute sa droiture, toute son obstination aussi - et son écriture fluide et grave -, que l'inconscient est dehors. Ce court essai - au fond antipsychanalytique - est très émouvant. Et quoi de plus souhaitable qu'un excellent adversaire pour secouer les pensées devenues trop familières ?

    « Si rien n'est plus manifeste que l'inconscient, depuis que Freud a passé, il résidait bien moins en nous, pour moi, pour d'autres, qu'à notre porte, dans les choses qui nous assiégeaient, leur dureté, leur mutisme, la tyrannie qu'elles exerçaient sur nos sentiments, les pensées qu'elles nous inspiraient forcément et semblaient s'ingénier à dénaturer. Le monde n'était pas ce résidu friable, terne que pouvaient ignorer « les belles dames » [les patientes de Freud] mais une excroissance énorme, ténébreuse - et je n'avais déjà même plus quarante ans pour m'en débarrasser. »

  • La métaphore du théâtre est en psychanalyse, depuis l'invocation par anna o.
    De son " théâtre privé ", habituellement associée à l'hystérie. joyce mcdougall en généralise l'emploi : toute psyché est théâtre, tout " je " est répertoire secret de personnages oubliés, méconnus, en quête d'auteur et de drame, toute psychanalyse est une scène oú se répètent, se déploient et se transforment les scénarios inconscients. ces scénarios, l'auteur les découvre dans ce qu'elle nomme le théâtre de l'interdit, qui reste marqué par å'dipe, et le théâtre de l'impossible, modelé par narcisse.
    En fait ces deux modalités se conjuguent sans cesse. comme le montrent les nombreux cas ici analysés avec une acuité peu commune. plus que les névroses classiques, ce sont les formes les plus déroutantes de la psychopathologie que ce livre envisage théoriquement et cliniquement : la " sexualité addictive ", la " néo-sexualité " de la perversion, les " psychosomatoses " on encore l'" alexithymie ", incapacité d'exprimer et même de ressentir tout affect de plaisir ou de douleur.
    Autant de mises en acte violentes qui recouvrent, plutôt qu'elles ne l'excluent, une mise en scène complexe. c'est bien souvent quand les mots manquent que l'inconscient est le plus demandeur et quand le plateau paraît désert que la représentation, bouffonne ou tragique, est le plus traversée de bruit et de fureur.

  • Au retour d'un voyage à Vienne début 2018 - c'est-à-dire au lendemain du retour de l'extrême droite au pouvoir en Autriche -, Yann Diener écrit un texte intitulé «Vienne, toujours freudienne?» pour la chronique qu'il tient dans Charlie Hebdo. Ce texte l'incite à réunir les chroniques dans lesquelles il traitait déjà du concept de répétition. Comme ces chroniques, les chapitres qui les prolongent ici obéissent à l'exigence d'articuler des concepts de la psychanalyse à des questions politiques, pour pouvoir repérer les plis d'une Histoire chiffonnée. Chiffonnée, comme disait le «petit Hans» à propos de sa girafe ; chiffonnée, comme l'histoire même de ce livre (Yann Diener a en effet pris la suite de la chronique que tenait Elsa Cayat jusqu'à sa mort dans l'attentat du 7 janvier 2015). Mais la connotation négative du mot - qu'est-ce qui te chiffonne? - cède ici la place à une conceptualisation progressive, d'un pli à l'autre.
    Le chiffonné, qui n'a pas encore beaucoup attiré l'attention des analystes, est un objet théorique qui vient du champ de la physique autant que du rêve d'un jeune garçon de cinq ans vivant à Vienne au début du XXe siècle.

  • Un psychanalyste qui, depuis plus de trente ans, jour après jour, séance après séance, s'expose à la pensée délirante, à la violence et à l'incohérence schizophréniques, ne saurait être un psychanalyste comme les autres.
    Les sages préceptes de " neutralité bienveillante " et d'" attention flottante " ne lui sont d'aucun secours. Ni le modèle canonique du transfert quand il est sans cesse pris à partie dans son être visible et caché. L'analyste ne peut alors que travailler sur - et à partir de - ce que son patient induit en lui d'émotions, de haine, de jalousie, de culpabilité et d'espoir, et même de folie. Le contre-transfert, d'obstacle et d'accident qu'il est dans les analyses classiques, devient l'instrument par excellence du traitement.
    Mais sa définition, généralement un peu lâche, doit par là même être profondément renouvelée. Tel est l'objet de ce livre.
    Les lecteurs de L'effort pour rendre l'autre fou, paru dans cette même collection en 1977, n'ont pas oublié la manière inimitable qu'a le docteur Searles de s'engager dans ses cures. Ils le retrouveront tout entier ici, avec sa sincérité et son humour, s'avançant plus loin encore dans le territoire de ce qu'il nomme la symbiose thérapeutique, où il lui apparaît que c'est parfois le patient qui est le thérapeute de son analyste.
    Sous le paradoxe des énoncés, dans l'intensité des échanges qui lient les protagonistes, sachons reconnaître la question que l'auteur nous pose : d'où nous vient ce besoin que nous avons de vouloir " guérir " nos semblables, et d'abord nos parents ?.

  • Ce recueil d'une quarantaine de textes inédits ou dispersés dans des revues montre un Winnicott explorateur et conteur passionné.
    Nombreux sont en effet les inédits qui sont le résultat d'intuitions et de perceptions déroutantes pour l'auteur lui-même, qui a ainsi éprouvé le besoin de les saisir par l'écrit, en quelques pages vives et ouvertes. Certaines de ces pages sont des notes préparatoires pour un enseignement ou une conférence, et sont enjouées, prêtes à être partagées. Elles ont aussi l'intérêt de révéler un Winnicott moins connu, un analyste d'adultes non conventionnel, capable d'aller dans un restaurant retrouver une patiente, ou d'expliquer comment ses propres rêves lui constituent un « club » où il se rend pour avoir la paix.
    C'est le parcours d'une vie de recherche qui est présenté (travaux de 1939 à 1970), mais un parcours parallèle et généralement ignoré. On y découvre les marges de la pensée winnicottienne et, comme c'est une pensée essentiellement paradoxale, les marges sont au centre.

    Traduit de l'anglais par Michel Gribinski et Jeannine Kalmanovitch. Édition de Michel Gribinski.

  • Voici le premier livre de l'auteur de l'effort pour rendre l'autre fou.
    Harold searles était alors un jeune psychiatre psychanalyste traitant des malades mentaux à chesnut lodge et déjà, comme il le fut toujours, totalement engagé dans son travail thérapeutique. c'est pendant cette période que prit corps l'interrogation qui anime tout le livre: comment s'acquiert et comment se perd le sentiment d'identité personnelle, et d'abord celui d'être un être humain ? pour nous assurer de notre humanité, nous n'avons que trop tendance à définir tout ce qui n'est pas nous en termes purement négatifs : nous en faisons du "non humain".
    Nous y englobons la nature, les animaux et parfois même nos semblables. or, singulièrement chez les psychotiques, dont le sentiment d'identité est fragile, toujours menacé, cette bipartition ne tient plus. à l'angoisse panique de devenir non humain - une machine par exemple - répond leur désir de le devenir, de s'identifier à un paysage, à un arbre, à un chien.
    Nul mieux que searles ne sait rendre sensibles la proximité et l'étrangeté de la folie, ce que le délire porte à la fois de souffrance et de vérité.
    Ce sont ses malades, avec qui il vit parfois dans ce qu'il a appelé une "symbiose thérapeutique", qui lui ont sans doute fait comprendre à quel point il pouvait être vital pour l'homme de reconnaître sa parenté profonde avec ce qui l'entoure.

  • En attendant la femme aimée, au restaurant, un homme fait l'éloge de son amour - il s'appelle Pour. Un autre (le même) - c'est Contre - s'emploie à l'interrompre, à lui montrer qu'il est dans l'illusion, que cette femme est son invention.
    À mesure que l'échange avance, que les arguments se tendent et qu'on ne sait plus parfois si Pour l'est encore, le lecteur qui évoque ses expériences en pareille occurrence amoureuse reconnaît volontiers qu'il est convaincu par l'un et... par l'autre.

    En invoquant les paradoxes de la vie amoureuse - que de détours dans nos sincérités successives!-, l'auteur fait saisir dans quelle dépendance permanente nous sommes au registre de la pensée. Mais si nos pensées étaient soumises à nos passions? Penser, n'est-ce pas avant tout être pour, être contre? Aimer, n'est-ce pas avant tout penser qu'on aime?

  • La sublimation est une notion psychanalytique particulièrement insatisfaisante. Sa définition est pourtant simple : les pulsions libidinales - les intentions inconscientes directement sexuelles et agressives des actions humaines - sont dérivées vers des objets généralement paisibles et non sexuels, valorisés par la société : on passe d'un état à un autre sans intermédiaire comme, en chimie, du solide au gazeux.
    Depuis qu'en 1905 Freud a décrit la sublimation, on ne voit clairement ni son mécanisme ni sa genèse. Le Vocabulaire de la psychanalyse y insiste : « L'absence d'une théorie cohérente de la sublimation reste une des lacunes de la pensée psychanalytique. » Comment les pulsions sexuelles de Léonard de Vinci ont-elles servi son génie créatif ? Comment la vie sexuelle de l'esprit fabrique-t-elle des objets non sexuels ? La valorisation sociale des créations culturelles peut-elle constituer un critère éthique (peut-on s'en remettre à toutes les formes de société) ?
    Mathilde Girard prend donc un « personnage », mi héros de papier, mi personne réelle - le Léonard de Freud, le Monsieur Teste de Valéry, le Richard III de Shakespeare, le Valéry de Pontalis, etc., sans oublier certaines femmes dont parle Freud, celles « à passions élémentaires, que des compensations ne sauraient satisfaire, des enfants de la nature qui refusent d'échanger le matériel contre le psychique » - et elle fragmente le concept de sublimation en petits morceaux, en petites quantités, en rencontres, en parcours croisés, avec leur arrière-fond amoureux. Elle donne la parole à l'enfant qui revit en adulte dans ces personnages. Le « personnage » qu'elle est elle-même dans ce livre se fait le porte-parole de tous les autres.

  • Ce livre explore les principales modalités de ce que Freud, dans une de ses toutes premières définitions de la psychanalyse, a appelé le 'royaume intermédiaire'. Autant de variantes de l'entre-deux : entre le masculin et le féminin, entr le savoir et le fantasme, entre l'enfant et l'adulte, entre le mort et le vif, entre le hors de soi et la présence de soi.
    La vie psychique est ici décrite comme oscillant entre deux pôles : l'expérience du rêve, cet événement de la nuit d'où peut naître la parole, et la connaissance de sa douleur qui fait silence ou cri.
    Quinze études où s'écrit le trajet d'une pensée qui se tient moins dans l'abri d'une théorie constituée qu'aux confins de l'analysable.
    />

  • Les nombreuses contributions de la psychanalyse à l'esthétique se sont surtout attachées à l'interprétation du contenu fantasmatique des oeuvres ou à la psychopathologie des auteurs.
    Si féconds qu'aient été en leur temps ces travaux, ils laissaient sans réponse les questions que pose toute oeuvre d'art: l'effet de captation qu'elle produit, les affects et les identifications qu'elle suscite, le dévoilement du réel qu'elle opère.
    Pour saisir de tels effets, on doit interroger moins le produit fini que l'expérience et le processus d'oú résulte ce produit. tout comme le rêve suppose un "travail", non visible, tout comme l'épreuve de la perte engage un douloureux "travail de deuil", l'oeuvre d'art et de pensée est tout entière traversée par un travail créateur.
    Bien plus, son originalité et son pouvoir sur nous tiennent à ce qu'elle figure ce travail dans sa forme et dans son style. le corps de l'oeuvre - et non le seul texte - est l'oeuvre elle-même.
    Trois parties dans cet ouvrage. d'abord, une clinique et une théorie du travail créateur, oú le cas de freud est pris pour paradigme. ensuite une analyse, menée à partir du cimetière marin, "poème de la création du poème", qui permet à l'auteur d'y différencier cinq phases: l'état de saisissement, l'appréhension d'un représentant psychique inconscient, sa transformation en code organisateur, la donation d'un corps à ce code, l'affrontement imaginaire puis réel à un publie.
    Enfin, venant préciser et affiner le modèle théorique, quelques monographies: sur une nouvelle d'henry james et le dédoublement, sur les contes et codes de borges, sur la détresse et les toiles de francis bacon, sur les romans de robbe-grillet et les techniques de la pensée obsessionnelle. autant de lectures psychanalytiques qui nous font effectuer un aller et retour entre l'opacité de la création et la complexité de l'intelligible.

    Une "poétique" psychanalytique serait donc possible ?.

  • Les plaisirs non défendusest un essai à égale distance de la morale pragmatique et de la psychanalyse, qui enrichit la psychanalyse d'une pensée différente : la sensibilité pragmatique de l'auteur, qui l'a rendu célèbre dans les pays anglo-saxons, prend en considération des valeurs morales fondamentales, à l'inverse de ce que préconise la fameuse attitude « neutre » que le psychanalyste est censé avoir.
    La grande littérature (Milton pour les interdits, Shakespeare pour la conscience morale, Beckett pour le pessimisme) fournit ses appuis à Adam Phillips, ainsi que la critique littéraire - toujours teintée d'ironie et d'un peu de méchanceté - en faveur chez les anglo-saxons.

  • Cette correspondance de 79 lettres, dont 23 de Freud et 56 de Bleuler, s'étire sur 33ans. Elle met au premier plan la relation installée entre deux hommes droits passionnés. Relation mal connue, plus étroite et vive que ce que l'on en savait par les biographies, avec des dissensions graves, mais sans rupture.
    Bleuler est le premier psychiatre universitaire à prendre au sérieux les thèses freudiennes, en les important dans la théorie et dans la pratique psychiatrique au Burghölzi, clinique psychiatrique universitaire de Zürich qu'il dirige et où il forme et formera de futurs psychanalystes - Carl G.
    Jung, Max Eitingon, Karl Abraham, Abraham Brill - et des psychiatres bientôt célèbres comme Ludwig Binswanger.
    À mesure que leur relation se développe, Bleuler tente de faire une « psychanalyse » par lettres avec Freud, non sans résistance : il croit à l'expérimentation, veut des preuves, ne parvient pas du tout à comprendre ses rêves, n'aime guère la sexualité, surtout inconsciente, il est défenseur avec sa femme des ligues antialcooliques et quelque peu partisan de l'eugénisme, à la suite de son maître Forel. Rien ne le prédispose à suivre la discipline freudienne, sinon son honnêteté intellectuelle et une vocation de soignant.
    Freud, de son côté, souhaite introduire la psychanalyse dans le champ de la psychiatrie, et parallèlement la sortir du milieu viennois et du milieu juif, où elle court le risque d'être ostracisée.
    Zurich deviendra le centre mondial de la psychanalyse, à la fois universitaire et clinique, jusqu'à la rupture avec Jung en 1913.
    À l'arrière-plan de ces lettres se déroule l'histoire du mouvement analytique : création de l'Association psychanalytique internationale, dissension avec Jung, séparation de Freud avec l'école dite de Zürich.

  • À quoi pensent les autistes, et comment pensent-ils ? C'est à leur mode de pensée et à ses contenus que tient l'étrangeté de la rencontre avec les autistes. Laurent, dont il est d'emblée et longuement question, ne comprend pas pourquoi on pleure aux enterrements. Pour essayer de comprendre, il imite - il ne s'identifie pas. Sa pensée ne peut pas compter sur l'identification à l'autre pour s'organiser : à la place de cette connaissance fondée sur l'affect, elle doit s'accrocher adhésivement aux perceptions. Mais les perceptions sont infinies, sans contact les unes avec les autres, toujours à recommencer. Lui-même ne parvient pas en retour à faire partager ce qui l'implique tant dans les trajets et les correspondances des autobus.
    Martin Joubert prend le chemin long, nécessaire pour communiquer avec les autistes et faire entendre au lecteur ce dont il s'agit, le faire entrer dans la séance et dans un environnement où rien ne paraît apte à border l'espace psychique.
    Dans cet environnement sans bords, Laurent décrypte toujours plus de signes auxquels il lui faut, un par un, accorder une signification. S'il comprend beaucoup de choses, c'est avec la tête. Il utilise un langage élaboré et se sert de son intelligence et de sa bonne mémoire pour comprendre le monde en posant des questions ciblées : Ça veut dire quoi : manger un peu de tout ? Pourquoi les grands-parents c'est les parents des parents ? C'est quoi un pays d'aide au tiers-monde ? Le « monde-d'après-Laurent » semble un assemblage énigmatique de facettes sans nombre, à expliciter chaque fois. L'assemblage dans un même énoncé de signifiants à multiples résonnances le rend confus. « Il m'interroge comme si j'étais une sorte de Sybille qui posséderait toutes les réponses, à ceci près que la Sybille était ironique : elle se moquait des humains en jouant sur leur propre désir. Laurent, lui, est d'un sérieux absolu et le sérieux de sa question s'impose à moi. Pas question de se défiler dans une pirouette : il le sentirait tout de suite et se retirerait dans son monde. On se croirait égaré avec lui dans une bibliothèque de Babel à la Borges avec, dans chaque case, non un livre, mais la réponse à l'une de ses questions. »

  • Le docteur Jean-François Le Goff était un homme intransigeant, comme ses deux héros, et, comme eux, il ne se payait pas de mots. Il a été emporté par une rechute imprévue de ce qu'il ne lui serait jamais venu à l'idée d'appeler une «longue maladie».
    Dans ce livre à son image, à la fois discret et engagé, se côtoient et se rencontrent deux auteurs peu conformes qui ne se sont pas connus : George Orwell (1903-1950) et Donald W. Winnicott (1896-1971) pour qui les gens ordinaires ont été un objet de pensée, d'écriture, de théorie. Orwell, qui prend leur parti les armes à la main en Espagne, finira par rejoindre les marginaux, les quelconques, et par être lui-même marginalisé dans le (petit) monde intellectuel ; Winnicott se battra pour que l'on écoute ce que les ordinary mothers (l'expression revient sans cesse dans ses travaux) ont à dire de leur propre ordinaire, mères banales vivant dans l'East End - quartier défavorisé -, mères aux enfants élevés avec les moyens du bord, femmes aux manières communes, passables, good-enough.
    Être ordinaire, c'est être de tous les jours. C'est aussi le début de la déshumanisation.
    L'écrivain et le psychanalyste ont lutté contre la déshumanisation. Dans de courts chapitres, l'auteur les fait se rencontrer, entre deux pages, deux citations, dans les couloirs de la BBC, dans un courrier. Il juxtapose, éloigne, compare, assemble ou dérange des pièces d'un puzzle imparfait, mais éclairant : pour faire entendre comment l'ordinaire informe les passions et la vie, il faut être soi-même insolite.
    En toile de fond, l'auteur évoque le vif de ses propres engagements et la Julia de 1984 se confond, à la fin du livre, avec une autre Julia, sans doute disparue en Amérique du Sud quand certains, après 1968, ne pouvaient renoncer à la vie extraordinaire et sont devenus des personnages de Chris Marker.

  • Ce livre explore des questions touchant essentiellement à la psychanalyse, et au-delà, à la création artistique. Plus largement il concerne toute émergence de nouveauté vraie : non un réarrangement d'éléments connus, mais une « mise au monde » de ce qui jusqu'à ce moment n'existait pas, et dont la survenue modifie la structure d'ensemble et pas seulement l'aspect.
    Ainsi les impressionnistes ont-ils rénové l'art pictural : d'abord incompris, ce qu'ils ont imposé a modifié le regard, fait voir ce qui n'avait pas été vu jusque là, changé la perception du monde.
    La question est donc la suivante : que perdons-nous quand, pour parler, penser, agir, que nous nommons les objets, ce qui est nécessaire pour leur assurer une « figure » précise et délimitée ?
    La réponse proposée : nous perdons l'intégralité de la substance dont nous avons tiré ces objets en la fractionnant en unités distinctes, et nous perdons de même notre propre participation de cette substance. Nous ne le savons qu'indirectement, en éprouvant une certaine et constante insatisfaction, un sorte de déficit de réalité dont de nombreux penseurs ont témoigné.
    Un exemple géopolitique : les divisions successives de la région des Balkans ont fait disparaître ce que des historiens ont pu désigner comme une culture balkanique originaire. Ce que les frontières recèlent serait donc, non du territoire disparu, mais d'une autre nature : l'âme d'un peuple.

  • On trouvera ici un inventaire des sujets que Proust et Freud ont traités, si nombreux qu'on ne les a sans doute pas abordés tous. Les deux hommes, s'ils s'étaient rencontrés, auraient eu tant de choses à se dire ! Dans un genre longtemps illustre, on rêve d'un dialogue des morts. Chaque thème découlant du précédent, en partant du rêve et jusqu'à la mort, nous avons espéré éclairer l'un par l'autre, comme si les discours alternés se fondaient en un propos unique : il faut être deux pour parvenir à la vérité.
    Ce que j'ai cherché. c'est à comparer deux intelligences, deux attitudes, deux comportements face aux hommes et au monde face à soi aussi. Comme si, des deux termes de la comparaison, des deux pôles de la métaphore, pouvaient, je l'espère, jaillir une étincelle, une idée, une impression poétique. Ainsi se souviendra-t-on toujours de l'un quand l'autre parle.

  • Entre 1948 et 1969, D.
    W. Winnicott a rédigée de multiples critiques de livres, des hommages, des notices nécrologiques, en particulier d'élèves de Freud ou de son traducteur anglais. De cette somme de notes, reclassées selon un rythme nouveau, non chronologique mais thématique, se dégage un portrait en creux extrêmement vivant de Winnicott lui-même, qui se révèle au détour de chaque page. On y découvre aussi à quel point, en Grande-Bretagne, la Seconde guerre mondiale aura marqué la psychanalyse, qu'il s'agisse de l'étude de l'impact psychologique de l'évacuation forcée des enfants des villes vers les campagnes ou de l'accueil dans ce pays de nombreux analystes, autrichiens en particulier, fuyant le nazisme.
    Pour faciliter la lecture de l'ouvrage, un appareil critique historique et des notices rédigées par Michel Gribinski viennent éclairer le lecteur sur les auteurs et les personnages évoqués par Winnicott, souvent peu connus en France. Ce recueil alerte, qui allie humour, franc-parler et profondeur de la réflexion, et d'une grande facilité de lecture, touche un lectorat bien au-delà des cercles de l'analyse.
    Et certaines positions de Winnicott, comme son rejet, sans appel mais brillamment motivé, des théories comportementalistes, restent d'une remarquable actualité.

  • Si Freud n'a pas construit à proprement parler une théorie de la mémoire, c'est sans doute parce que toute son oeuvre, des Études sur l'hystérie à L'homme Moïse, en passant par L'interprétation du rêve et Au-delà du principe de plaisir, ne traite que de la mémoire et de ses défaillances - oublis des noms propres, impressions de « déjà-vu », répétition prenant la place de la remémoration, amnésie infantile..
    Comment rendre compte de la complexité de la mémoire humaine, de ses lacunes et de ses troubles, sinon en affirmant l'existence de différents « systèmes mnésiques », autrement dit de plusieurs mémoires ? Comment l'éphémère et l'indestructible peuvent-ils aller de pair ?

    Ce volume contient les textes suivants :
    /> - Sur le mécanisme psychique de la propension à l'oubli.
    - Un trouble de mémoire surt l'Acropole.
    - Sur la fausse reconnaissance (« déjà raconté ») pendant le travail psychanalytique.
    - Sur les souvenirs-écrans.
    - Éphémère destinée.
    - Note sur le « bloc-notes magique ».
    - Remémoration, répétition et perlaboration.
    - Constructions en analyse.

  • Longtemps après l'adolescence, Jean Mattern relit la «fantaisie pompéienne» de Wilhelm Jensen, discret écrivain munichois (1837-1911), et le commentaire que Freud en a fait en 1907. À la suite d'un rêve qui redonne vie à une figure de marbre antique, un jeune archéologue se rend dans un état second à Pompéi. La jeune femme de son rêve vit en réalité en bas de chez lui, et n'est autre que son amie d'enfance, oubliée : elle le suivra dans son voyage, le guérira de son délire en y entrant et en utilisant les mêmes médicaments langagiers que le psychanalyste. L'amour est médecin, et la psychanalyse est une archéologie de l'amour.
    Jean Mattern entre-tisse plusieurs fils dans cet essai : celui de sa propre psychanalyse, de ses pertes et de ses deuils, celui d'une découverte vitale singulière ; le fil de l'éclairage que sa deuxième lecture du Délire et les rêves à trente ans de distance projette sur la première, et sur lui-même ; celui réciproque qu'il porte sur le texte de Freud.
    L'auteur s'expose et s'explique simplement, directement, au grand jour. Mais l'énigme de son enquête rappelle que, dans Pompéi enseveli, la lumière de midi accueille des fantômes.

  • A ceux, aujourd'hui nombreux, qui ne voient dans la psychanalyse que la forme moderne de l'effort pour " normaliser " toute expression déviante.
    Ce livre apporte une double réponse. d'une part, il existe une " suradaptation " à la réalité dont seule l'expérience analytique révèle la misère psychique sous-jacente. d'autre part, les " déviations " les plus aberrantes témoignent. quand on parvient à en reconstruire le scénario inconscient, d'une créativité remarquable. s'il est rare d'entendre des psychanalystes plaider pour une certaine anormalité.
    C'est qu'il est rare aussi d'en rencontrer qui consentent à mettre en question, au-delà même de leur savoir et de leur méthode, leur identité d'analyste. or c'est aux " cas " qui ébranlent celle-ci que s'intéresse plus particulièrement joyce mcdougall : les patients qui, pour être différents du " bon névrosé classique", sont trop rapidement étiquetés comme caractériels, pervers, narcissiques, psychosomatiques.
    En fait, pour peu qu'on sache aller au-devant de leur souffrance, ils portent l'analyste aux limites de l'analysable, du représentable, du narrable. c'est sur ce terrain, oú il faut sans cesse inventer pour comprendre, que nous conduit l'auteur, avec une exceptionnelle liberté de pensée et de style.

  • « Maman, dis-moi... dis-moi maman, pourquoi je suis moi ? ! » C'est une toute petite fille qui, un jour, au plein de l'angoisse, lance cette interrogation. La confrontation avec le vacillement identitaire, on l'imagine concerner plutôt le philosophe ou le poète. Mais l'enfant fait savoir que n'importe qui, à un moment ou à un autre, dès lors qu'il a cessé d'être endormi à lui-même, peut découvrir dans un saisissement que les limites de son être lui deviennent incertaines ; cependant que la distinction d'avec l'autre a perdu de son évidence dite naturelle.
    Dans ses précédents livres, l'auteur s'est attaché à l'étude de la problématique identitaire, pour l'approfondir aujourd'hui. À la faveur de ce parcours sont présentés des domaines, des situations où le côtoiement des confins de l'identité ouvre un gouffre sous les pas du sujet. Ainsi, et de nouveau, il sera question des derniers instants de la vie et de ce qui s'y joue dans le paradoxe le plus extrême. À côté de quoi, par exemple, le cri d'Antonin Artaud intervient quand, à partir de rien, son langage cherche à situer les frontières de son être. Mais on ne saurait méconnaître que ces ébranlements dramatiques sont aussi une chance pour l'esprit qui, là, se découvre des capacités cachées au fond de lui et jusqu'alors inaccessibles.

  • Ce titre aimable provient du rêve d'une patiente de l'auteur et a pour objet la psychanalyse :
    C'est elle, la psychanalyse, qui sera peu à peu désossée, avec soin et amitié, et ses disjecta membra, la chair de ses mots, inspectés sous un jour inédit. Inédit car le tout prend la forme d'un carnet de bord, ou d'un journal de voyage. On voyage entre des conceptions psychanalytiques rigoureuses et la forme, affairée ou rêveuse, de voyages, les uns tout à fait concrets, d'autres sur place.

    Tout voyage actualise une quête intérieure, un désir d'excursion en soi-même qu'aucune découverte ne peut véritablement combler ni arrêter. Le grand voyageur que fut Nicolas Bouvier (1929-1998) parle, dans son livre intitulé L'Usage du monde, de l'espèce d'« insuffisance centrale de l'âme » qu'il faut bien apprendre à côtoyer et à combattre, et qui est paradoxalement le moteur le plus sûr des deux sortes de voyages, celui que l'on fait au dehors et ceux de l'aventure intérieure.

    « Sur la notation de Bouvier, écrit Patrick Merot, il serait juste de porter un regard d'analyste.
    Sans doute est-ce un sentiment qu'un voyageur ressent plus que tout autre, engagé qu'il est dans la recherche de l'objet. Mais n'est-ce pas le fait de tous les voyageurs que sont les êtres humains, et «cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme», n'est-ce pas elle qui nourrit le désir et l'attente ? ».

    C'est assez naturellement que le paradigme d'un voyage concret - géographique, ethnographique parfois, avec récits, carnets réellement tenus, lectures variées - devient exploration du psychisme, par fragments, en intégrant les éléments d'une recherche clinique particulièrement attentive. « La Viande et le Verbe auraient dû vivre dans deux mondes séparés, écrit Valère Novarina. Mais quelque chose est survenu qui a divisé la chair en deux, et qui nous a plongé dans l'état sexué, qui est un état de séparation. » - deux mondes que le psychanalyste rapproche dans un livre étonné et délicat, extraordinairement civilisé et où, par moments, un personnage lunaire, appelé Blaise sans doute en hommage à Cendrars et à la Prose du transsibérien, prend comme un passager clandestin le relais de l'auteur.

  • L'historien qu'est Christian Jouhaud «bégaie Gradiva» - l'héroïne du roman éponyme de Wilhelm Jensen - sur le mode des variations et fugues. Elle est «fragment» du discours amoureux de Barthes, «charme» chez Pontalis, modèle de peintre et maîtresse d'Eugène Delacroix au Maroc chez Alain Robbe-Grillet dans C'est Gradiva qui vous appelle ; «escort girl de la théorie du rêve et Jeanne d'Arc de la jeune psychanalyse» chez un Freud qui réussit à transmettre le «trouble poétique de cette histoire un peu niaise», en estompant - c'est un comble - la part la plus érotique du récit. Or Gradiva - c'est une vraie trouvaille de ce livre - n'est pas, voire pas du tout, celle que l'on croyait, et cela change tout - «l'intrigue de Jensen a une voie d'eau».
    Au bout d'une enquête qui ouvre sur le lecteur ordinaire de fiction qu'est Freud, l'auteur rendra malgré tout Gradiva, et nous avec elle, à l'énigme qu'elle est aussi : image intime et insaisissable - «la passante de toujours. Celle des ruines là-bas et celle de Paris, celle du trouble et de l'émotion incomprise, celle des Fleurs du mal».
    Une femme a passé.

  • Sous la forme d'un dialogue de l'auteur avec son mari disparu (psychanalyste lui aussi et venu de la littérature), Comme des fous est le commentaire du livre premier de La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, roman majeur de la littérature occidentale, écrit par Laurence Sterne (1713-1768) dans les dix dernières années de sa vie.
    Le dialogue, actif, contrasté, décrit vivement les traumas et la folie qui s'emparent des personnages, et propose une lecture psychanalytique, mais aussi philosophique, historique et politique de ce roman de la déraison.
    Françoise Davoine questionne à mi-voix l'usage que l'on peut faire de l'écriture et de la création littéraire dans une culture qui bat la breloque :à quoi bon Swift, ou Cervantès, ou Sterne, si le combat a lieu entre les fools et les knaves, entre les fous et les crapules? Tandis qu'avec une insouciance baroque dans le ton même de Sterne, et en profitant sans doute de son propre statut de disparu, le défunt époux de l'auteur fait ironiquement le psychanalyste, par petites touches, cite au passage Lacan, Freud ou Hannah Arendt, et dérange si bien l'avancée obstinée de l'auteur que l'on oublie que c'est Françoise Davoine qui le fait parler : dans un monde de fous, l'écriture redonne vie aux disparus, et remet le temps en marche.

empty